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La terreur des terroristes
Bien qu’il ait côtoyé certains des terroristes les plus dangereux du monde, le juge Jean-Louis Bruguière reste obsédé par l’affaire Ahmed Ressam, membre d’une cellule d’Al Qaïda active à Montréal. Il avait à l’époque la certitude qu’elle ne constituait qu’un indice des abominations à venir. Mais le gouvernement canadien avait préféré ignorer les mises en garde du juge français.

PAR KENNETH R. TIMMERMAN


Ahmed Ressam a déjà mélangé bien souvent ses explosifs sous l'œil vigilant de ses formateurs d'Al Qaïda. Mais cette fois, il est seul. Et il est nerveux.

Nous sommes le 13 décembre 1999, au Motel 2400 de Vancouver. Le coin cuisine de la petite chambre qu’il y occupe sera son laboratoire. Il commence par une poudre blanche – en fait un explosif instable appelé RDX, qu’il a préparé au préalable – et la verse dans un flacon de Tylenol vide. Ensuite, il ramasse les petits comprimés d’hexamine constituant le catalyseur de sa bombe, les broie et verse la poudre ainsi obtenue dans une boîte de pastilles pour la gorge.

Vient ensuite la phase qu’il craint le plus : le mélange des liquides. Il a volé chez un vendeur de produits chimiques des environs de l’acide nitrique et de l’acide sulfurique. Les dosages doivent être précis. Assis à la table, il verse l’acide sulfurique dans un récipient de verre reposant sur des glaçons. Pas question de prendre le moindre risque avec la nitro ; certains y ont laissé leur peau. Il doit aussi contrôler la température. Ressam a placé un thermomètre dans le récipient. A mesure qu’il ajoute l’acide nitrique, goutte à goutte, le niveau rouge du mercure monte en flèche.

Ensuite, il ajoute le glycol apporté d’Afghanistan et remue doucement la mixture jusqu’à obtention d’un fluide visqueux, qu’il n’a plus qu’à verser dans deux bocaux d’olives vides achetés à une épicerie du coin. Mais il en éclabousse un peu la table, ce qui fait brûler la mélamine. Quelques gouttes tombent le long de sa jambe. Malgré la douleur atroce, Ressam reste concentré sur sa besogne. Sa brûlure n’est pas belle à voir, mais il ne la nettoiera qu’après avoir hermétiquement rebouché les bocaux. Ensuite, il fera un paquet associant ses mélanges acides, de l’urée et de la poudre de sulfate d’alumine (c’est en fait de l’engrais réduit en poudre), conservés bien à l’abri dans des sacs-poubelles.

Une fois terminée, la bombe doit être assez petite pour tenir dans une valise. Mais elle sera très meurtrière. Demain, Ressam prendra la route de Los Angeles, où il gagnera l’aéroport et abandonnera la valise dans un chariot à bagages. Tout se passera comme prévu : il sait qu’Allah est avec lui et avec tous les soldats d’Al Qaïda.

Leurs victoires étaient écrites : le massacre de soldats américains en Somalie, en 1993 ; l’attentat à la bombe contre le World Trade Center, la même année ; la destruction de deux ambassades des Etats-Unis en Afrique, en 1998. Et à présent, sa mission. Les infidèles d’Amérique ne seront pas près d’oublier le passage à l’an 2000 qu’il leur réserve.

Mais Ressam a compté sans la mission d’un autre homme : un magistrat français disposant à la fois du pouvoir et de la ténacité nécessaires pour le terrasser. Un homme lancé depuis des années à ses trousses.


Assis dans son minuscule bureau sous les combles, où il mâchonne lentement sa pipe, Jean-Louis Bruguière pourrait passer pour n’importe quel autre juge au Palais de justice de Paris. Mais il ne faut pas s’y tromper. A l’instar d’un neurochirurgien, c’est un spécialiste. Il ne fait qu’une chose : repérer les terroristes. Et l’administration française l’a doté de pouvoirs d’exception pour instruire les affaires criminelles et traduire les inculpés devant un tribunal. Il a à sa disposition un réseau mondial de services de renseignement et de contre-espionnage, à commencer, en France, par la Direction de la surveillance du territoire (DST).

C’est en avril 1996 que le juge Bruguière obtient la piste qui va le conduire jusqu’à Ressam. Assis à son bureau, il examine le petit appareil noir que vient d’y déposer un agent de police. C’est un agenda électronique de poche comme on peut en acheter pour moins de 50 $ dans les aéroports et les grands magasins du monde entier. Mais, aux yeux du magistrat, il vaut sans doute bien davantage. Avec un peu de chance, on y trouvera des indices concernant une affaire à laquelle il travaille depuis plus d’un an : le démantèlement de ce qu’il appelle alors « le réseau afghan », aujourd’hui plus connu sous le nom d’Al Qaïda.

L’agenda a été découvert plusieurs jours auparavant sur le corps d’un Français musulman tué lors d’une fusillade avec la police. Lorsque le juge actionne l’interrupteur et voit le curseur se mettre à clignoter, il croit un instant avoir peut-être affaire à une bombe.

Jean-Louis Bruguière a de quoi se méfier : depuis quelques jours, la France subit attentat sur attentat. Le 25 mars, des extrémistes islamiques ont attaqué au lance-roquettes un fourgon blindé de la Brink’s. Le 28, une voiture piégée a explosé près du commissariat central de Lille. Lancée sur la piste des auteurs des deux attentats, la police les a repérés dans un quartier d’immigrés de Roubaix.

A 6 h15, le lendemain matin, une unité d’élite a donné l’assaut à la maison. Mais elle a dû battre en retraite sous une grêle de balles, et les deux premiers policiers à y être entrés ont été blessés. Entrecoupé d’injures hurlées en français par les terroristes, le mitraillage a duré plus d’une heure avant que la maison ne s’embrase. Le feu était-il dû à une grenade incendiaire lancée par la police ? A-t-il été allumé par les assiégés eux-mêmes, afin de créer une diversion et de pouvoir s’enfuir ? Quoi qu’il en soit, la maison a entièrement brûlé et on a retrouvé quatre corps calcinés parmi les décombres.

Quelques heures plus tard, deux membres de la bande n’ayant pas participé au combat ont été interceptés à la frontière belge, où ils ont eux aussi échangé des coups de feu avec la police. L’un des suspects a été tué, l’autre arrêté. Il avait sur lui des faux passeports canadien, turc et belge.

Rédigé en quelques phrases concises, le rapport de police consacré à ces événements a été communiqué au juge Bruguière, de même que l’agenda électronique retrouvé sur le mort. Le juge passe le rapport au crible. Son instinct lui souffle ce que ce document ne pourrait établir : il sait que des hommes tels que ces Algériens et ces Marocains ne sont pas des criminels comme les autres. Ce sont des islamistes fanatiques pour qui la mort est préférable à la reddition. Des membres du Réseau afghan. Il en a la quasi-certitude.

En consultant l’agenda électronique, Jean-Louis Bruguière se rend compte que son contenu est entièrement protégé par des mots de passe. Aucune importance. Les services de renseignement français considéreront ce décryptage commeune priorité. Lui-même pourra se mettre au travail dans un jour ou deux.


Terreur 2Le bureau du juge Bruguière est un dédale de pièces évoquant une forteresse. D’épaisses vitres à l’épreuve des balles remplacent les antiques fenêtres à meneaux. Des gardes du corps parés à toute éventualité et des systèmes de sécurité dernier cri protègent chaque pièce. Aux premiers jours, le magistrat lui-même portait une arme, un calibre 357 magnum choisi pour sa puissance de feu. Chaque fois qu’il quittait son bureau, il le glissait dans son étui, sous un costume souvent dépareillé. Aujourd’hui, seuls ses gardes du corps sont armés.

Le juge Bruguière n’est pas obnubilé par le danger. Il est convaincu que rien ne vaut un bon repas et un vieux bordeaux partagés entre amis pour éliminer les tensions de son travail. Mais il prend ses précautions. Constamment en alerte, son regard ne manque jamais d’inspecter une pièce pour vérifier si rien ne cloche. Il a conscience d’être une cible. C’est toujours avec un frisson qu’il évoque cette soirée de février 1987 où sa femme et lui ont dû attendre pour rentrer chez eux. Le hasard avait voulu qu’en faisant sa ronde, un policier découvre une grenade reliée à leur porte d’entrée par un fil de nylon. L’ouverture de la porte l’aurait instantanément fait exploser. En quelques minutes, la rue avait été entièrement bouclée et 30 spécialistes de l’antiterrorisme avaient afflué. D’autres se seraient peut-être enfuis pour mettre leur famille à l’abri dans un hôtel. Pas le juge Bruguière. Une fois tout danger écarté, il avait servi le champagne à son épouse et aux policiers.

Jamais Jean-Louis Bruguière n’aurait imaginé devenir le « juge du terrorisme ». En revanche, il a toujours su qu’il était destiné à la magistrature. Cela fait partie de son patrimoine génétique. Depuis Louis XIII, 10 générations de Bruguière ont servi la Justice. Pendant la Révolution française, à Toulouse, l’un d’eux a siégé dans un tribunal qui devait préserver la région de la Terreur. Jean-Louis Bruguière lui-même avait huit ans lorsque son père lui a fait gravir pour la première fois les degrés de marbre du Palais de justice, avant de passer sous ses yeux la robe rouge de magistrat à la Cour d’appel. Dès lors, l’enfant n’allait jamais douter qu’un jour lui aussi porterait la même.

Au début de sa carrière, dans les années 70, le juge novice instruit les affaires qui lui sont assignées : drogue, prostitution, meurtres, grand banditisme… Mais, en 1982, il emprunte une tout autre direction après le massacre de la rue des Rosiers : commis en plein quartier juif de Paris, l’attentat fait six morts et de nombreux blessés. Le dossier est confié au juge Bruguière. En regardant les photos des corps recroquevillés et en recueillant les dépositions des survivants, il se rend compte que cette affaire est fondamentalement différente des crimes ordinaires. On s’en est pris à la civilisation même. Les procédures légales habituelles ne pourront rendre la justice.

Le juge multiplie alors les efforts auprès du gouvernement pour obtenir la création d’un tribunal spécialisé, dont le seul et unique domaine sera le monde occulte du terrorisme. Lorsque cette instance est mise sur pied, Jean-Louis Bruguière obtient de vastes pouvoirs, beaucoup plus étendus que ceux des juges nord-américains. En 1989, un DC-10 de la UTA explose au-dessus de la partie nigérienne du Ténéré, tuant 170 passagers et membres d’équipage. Un attentat paraissant probable, on fait appel au juge Bruguière. Celui-ci réquisitionne un avion du gouvernement français pour survoler lui-même l’endroit où gît l’épave. Il fait rapatrier 15 tonnes de débris et reconstituer le fuselage pour déterminer où l’explosion a eu lieu.

Cette expertise ressemble à un gigantesque puzzle, et le magistrat adore en relever le défi.A mesure que les pièces s’assemblent les unes aux autres, il apprend l’identité de l’homme qui a apporté la bombe à bord de l’appareil. Ensuite, il remonte la piste d’un circuit imprimé utilisé dans le dispositif de retardement, et aboutit ainsi à une entreprise taïwanaise qui l’a elle-même produit pour la Libye.

A ce stade de l’instruction, le juge Bruguière établit une liste des hauts fonctionnaires libyens qu’il souhaite entendre. Mais le colonel Kadhafi refuse de les lui déférer pour interrogatoire.

Jean-Louis Bruguière fait appel à ses relations dans l’armée et se retrouve ainsi à bord d’une frégate avec un contingent de l’infanterie de marine française. Au large de la côte libyenne, il pose pour les photographes, la mine grave et le regard tourné vers Kadhafi. Les gros canons du bâtiment sont nettement visibles à l’arrière-plan. C’est sa manière de répondre, et son apparition au large de Tripoli est éloquente : Je connais vos noms, dit-il ainsi, je sais où vous vivez et je vous traquerai jusqu’au bout du monde.


Ressam a attendu l’obscurité pour préparer la voiture. Il ouvre le coffre de sa Chrysler de location et soulève le tapis de sol, puis le couvercle protégeant la roue de secours et le cric, qu’il ôte de leur logement. Tout ce dont il a besoin tiendra dans cette alvéole. D’abord, Ressam dispose les sacs-poubelles remplis d’engrais tout autour de la paroi et dans le fond du logement de la roue. Ensuite, il y niche les deux bocaux à olives remplis de nitroglycol. L’engrais servira de capitonnage, car il suffirait d’un choc un peu sec pour les faire exploser. Enfin, les deux flacons de poudre… Tout est parfaitement bloqué. Ressam remet en place le couvercle du logement, lisse le tapis de sol et referme doucement le coffre. C’est tout pour l’instant.

Il a écouté et lu les fatwas (décrets religieux) d’Oussama Ben Laden : Tuez les infidèles partout où vous les trouverez et à tout moment. Passez tous les lieux de plaisir au fil de l’épée. Attaquez les centres économiques de l’ennemi. Pour chaque infidèle tué, votre récompense sera grande. Des vierges aux yeux noirs attendent le saint martyr en paradis. L’heure de passer de la parole aux actes a sonné.


Le juge Bruguière a eu raison de faire confiance aux services de renseignement français. Il leur a suffi de quelques jours à peine pour décrypter l’agenda électronique.

C’est stupéfiant qu’on puisse trouver tant d’informations dans ces petites choses, songe-t-il tout en étudiant les piles de documents comportant noms, adresses, numéros de téléphone, dates, heures et informations sur les contacts. Il y a là des numéros en France, en Allemagne, en Belgique et en Turquie. Son œil exercé se met en quête de schémas, de connexions.

De nouveaux numéros de téléphone ont été inscrits à certaines dates, ainsi que des aide-mémoire afin de ne pas oublier de les appeler. Un autre nom, un autre numéro, un autre fil dans la toile d’araignée… Qu’ils soient en Asie, en Europe ou au Proche-Orient, tous ces noms et numéros convergent vers un seul pays et une seule organisation, Jean-Louis Bruguière en est certain. Avant Noël 1994, il n’a jamais songé à l’Afghanistan. Auparavant, le terrorisme était à situer en Iran ou en Syrie ; il fallait y voir la main de la Libye ou des milieux palestiniens.

Mais cette année-là, un Airbus d’Air France reliant Alger à Paris s’est posé à Marseille à la suite d’un détournement. Peu après son atterrissage, un commando du GIGN, les forces spéciales françaises, a donné l’assaut et maîtrisé les pirates de l’air. Tous étaient Algériens et membres du Groupe islamique armé (GIA), lui-même créé par des fondamentalistes musulmans ayant combattu les Soviétiques en Afghanistan. L’un d’eux avait un morceau de papier sur lequel on avait griffonné une adresse à Londres.

Fort de ce renseignement, le juge Bruguière a appelé un ami du MI5, le contre-espionnage britannique. Ils ont visité ensemble l’appartement londonien. L’endroit était jonché de documents, pour la plupart rédigés en arabe, dont une lettre ordonnant le détournement de l’Airbus d’Air France et un dessin représentant l’explosion de la Tour Eiffel.

Le magistrat en a été atterré. Ainsi donc, les pirates de l’air ont imaginé projeter l’appareil contre le monument le plus célèbre de France, haut lieu du tourisme où leurs victimes se seraient chiffrées par centaines ! Il a songé à l’attentat contre le World Trade Center de New York, en février 1993. Debout dans cet appartement miteux, il a eu l’impression que le papier qu’il tenait en main lui chuchotait à l’oreille : Plus de négociations, plus de revendications… nos buts sont plus vastes, nos objectifs ont changé. Ces fanatiques étaient différents de tous ceux qu’il avait déjà affrontés. Ils attaquaient l’Occident par vengeance, cherchant à en détruire les symboles. D’une manière ou d’une autre, il devait s’immiscer dans leur esprit, sonder leur folie.

Quelques mois plus tard, le patron du contre-espionnage français dépose un épais classeur blanc sur le bureau du juge. Rédigé à la demande de Jean-Louis Bruguière, ce rapport identifie une nouvelle race de terroristes issue des « réseaux afghans ». Il s’intéresse tout particulièrement à une confédération informelle d’extrémistes islamiques, dont certains ont été formés en Afghanistan par un chef charismatique nommé Oussama Ben Laden.

Un indicateur infiltré dans une de leurs cellules a transmis des manuels d’entraînement. Au Pakistan, des agents français ont pris des dizaines de photos de maisons considérées comme sûres par le mouvement et servant de points de chute à ses nouvelles recrues. Avant d’aller en Afghanistan suivre leur formation militaire, précise le rapport, celles-ci subissent un premier tri auprès de lieutenants de Ben Laden, dans la ville pakistanaise de Peshawar.

Les candidats sélectionnés passent six mois dans des camps où on leur apprend le maniement d’armes automatiques et de lance-roquettes ; les techniques d’infiltration dans les pays occidentaux ; le repérage d’objectifs tels que centrales électriques, aéroports, voies ferrées et grandes entreprises ; la fabrication de puissants explosifs.

A mesure de son développement, le réseau terroriste assigne à ses agents des points stratégiques situés un peu partout dans le monde et les y envoie. A la fois soldats et recruteurs, ils accueillent dans leurs cellules d’autres candidats au djihad. Ce réseau est opérationnel depuis des années.

Au cours des mois qui suivent la remise du rapport, le juge Bruguière tire parti du moindre indice susceptible d’élucider le fonctionnement du réseau. Mais en étudiant le contenu de l’agenda électronique, le magistrat se rend compte qu’il sonde le cœur même de ce géant. Il détient la clé. Mais que va-t-elle ouvrir ?

Son regard se pose sur l’un des noms : Ahmed, à Montréal. Montréal ? Le juge se laisse aller contre le dossier de son fauteuil. Pourquoi n’a-t-il jamais envisagé que ces groupes d’action s’infiltrent en Amérique du Nord ? L’araignée tisse sa toile plus vite qu’il ne l’a imaginé. Mais à présent, il tient un nom. Ahmed.


Sans un cahot, Ahmed Ressam sort sa voiture du stationnement du motel. Dans la chambre qu’il vient de quitter, seuls de vagues indices témoignent de ce qui s’y est passé : les éraflures sur la table du coin cuisine, l’odeur âcre des produits chimiques, la plomberie abîmée par les acides déversés dans l’évier. Ressam n’en a cure, tant il a hâte de poursuivre sa mission. Il empruntera deux ferries différents pour se rendre de Vancouver à Seattle. Ce qui n’est certes pas le plus court chemin. Mais il possède un passeport canadien au nom de Benni Noris ; cela devrait simplifier les contrôles douaniers.

Pendant l’année qui suit la découverte de l’agenda électronique, le juge Bruguière dresse des listes de noms, interroge des contacts et exploite des dossiers communiqués par les services secrets du monde entier. Un vrai labeur de bénédictin. Mais il ne peut se permettre d’aller trop vite, sous peine de passer à côté d’éléments essentiels. Au printemps 1997, il estime avoir suffisamment de grain à moudre pour faire appel à des collègues de Grande-Bretagne, de Belgique, d’Italie, de Turquie et même de Bosnie. Ils lui fournissent les relevés téléphoniques complets de tous les numéros inscrits à l’agenda, et il n’a plus qu’à faire analyser le tout par ordinateur. Peu à peu, il est en mesure d’associer des noms et des visages aux numéros dont il dispose. Les pièces du puzzle commencent à s’imbriquer.

Ayant notamment identifié des numéros à Hambourg, il demande à la police allemande de perquisitionner au siège d’une organisation humanitaire islamique. En fait, elle sert de façade aux soldats de Ben Laden. Cela permet d’établir que, tant en France qu’en Allemagne, les cellules d’Al Qaïda appellent le même numéro de téléphone à Istanbul.

En mai 1997, le juge Bruguière prend donc l’avion pour la Turquie.

Le numéro est celui d’une autre agence d’aide humanitaire utilisée par Ben Laden. Menacés soit d’expulsion, soit de la terrible perspective d’une incarcération en Turquie, ses employés affirment à la police locale collaborer avec des éléments installés en Bosnie, l’un des centres d’opérations de Ben Laden. Les numéros de téléphone turcs correspondent à ceux de l’agenda électronique.

Le 18 juin 1997, Jean-Louis Bruguière prend donc la direction de la Bosnie, alors ravagée par la guerre.

Deux Arabes soupçonnés de participation à un groupe extrémiste musulman croupissent dans une prison des abords de Sarajevo. Le magistrat reconnaît leurs noms. Tous deux figurent sur la liste des individus recherchés pour interrogatoire après la fusillade de Roubaix. Il téléphone au bureau local de l’OTAN et parvient à se faire conduire à la prison par une escorte de Casques bleus.

Il y rencontre les suspects seul à seul. C’est ainsi qu’il donne le meilleur de lui-même, avec sang-froid et méthode. Grâce à l’agenda électronique, il a des noms, des numéros, des adresses. De temps à autre, il cesse de consulter ses papiers et regarde les deux hommes droit dans les yeux, tout en décrivant par le menu ce qu’a été leur vie depuis deux ans : qui ils ont appelé, quand et à quel numéro. « Est-ce bien exact? » demande-t-il alors.

Telle est sa méthode. Ecrasés par sa connaissance stupéfiante de leur culpabilité, ils finissent par craquer.

«Le réseau afghan passe par Londres, avouent-ils. Là, un contact de Ben Laden fournit des faux passeports aux nouvelles recrues.

—Où les obtient-il?

—A Montréal. Deux Algériens font partie de l’opération. Kamel Fateh et Ahmed Ressam.»

En entendant ce nom, le juge réprime un sourire. Salut, Ahmed, pense-t-il. Je viens te chercher.


Terreur 3Au printemps 1999, Jean-Louis Bruguière est parvenu à définir dans toute son ampleur l’implantation géographique des agents formés par Ben Laden. Cette gigantesque toile d’araignée recouvre la France, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, la Turquie et la Bosnie. Certains de ses fils touchent même l’Amérique du Nord. Il est maintenant temps de frapper.

Le 7 avril 1999, il adresse au ministère canadien de la Justice un document de 40 pages dactylographié en simple interligne, par lequel il demande officiellement l’ouverture d’une enquête sur Ahmed Ressam et les membres de sa cellule d’Al Qaïda. Le texte décrit par le menu leur formation en Afghanistan, leurs voyages et les actes de terrorisme commis par leurs complices. Mais les Canadiens ne bougent pas. Ce juge leur semble un peu trop impérieux. Il
a tendance, estiment-ils, à voir des terroristes cachés dans les moindres recoins.

C’est alors que Bruguière reçoit un précieux renseignement : l’un des hommes de Montréal, Kamel Fateh, se trouve en Arabie Saoudite pour y rencontrer d’autres membres d’Al Qaïda. Il doit ensuite se rendre en Europe.

Le magistrat appelle un confident du roi Abdallah à Amman, fait arrêter Fateh dès son passage de la frontière saoudienne et prend l’avion pour la capitale jordanienne en emportant un épais dossier. Fateh ne craque jamais. Mais ce n’est pas nécessaire. Ses actes en disent long. Tout indique la préméditation, le complot. Reste à savoir où situer l’action. Quelque chose dit à Jean-Louis Bruguière que la clé de l’énigme se trouve au Canada.

En octobre, le juge et le patron de la DST se rendent à Ottawa afin d’y faire personnellement appel au ministère canadien de la Justice. Jean-Louis Bruguière expose ses éléments à charge contre Ressam et son réseau de Montréal et avertit qu’ils préparent un attentat. Il en est certain. Les Canadiens balaient ses arguments d’un revers de main. Il y a des procédures d’enquête, des droits civils à respecter. Que peuvent-ils faire? Les inconscients, songe le magistrat.

Les Canadiens acceptent toutefois d’envoyer la police perquisitionner dans un appartement montréalais utilisé par la cellule de Ressam. Bruguière attend pendant que le logement est passé au peigne fin. L’une des pièces à conviction saisies sur place est un petit agenda. Bruguière en prend possession et le fait examiner par la DST.


Le ferry venu de Colombie-Britannique s’approche en ahanant du quai de Port Angeles, dans l’Etat de Washington. Le crépuscule est tombé sur le 14 décembre 1999, et Diana Dean, inspectrice aux douanes des Etats-Unis, voit sa journée de travail toucher à sa fin. Elle pense déjà au souper qu’elle va préparer pour ses grands enfants ; il va aussi falloir s’occuper de sa ménagerie : deux chats, deux chiens, deux lamas, deux tortues, quinze poulets. C’est étrange qu’après avoir tant rêvé de devenir vétérinaire elle ait fini par se retrouver ici, à Port Angeles, debout près d’une table de bois bonne à mettre au rebut, à attendre que les voitures débarquées du ferry s’arrêtent une à une devant elle. Il y en a cette fois à peu près une vingtaine. La routine… La dernière arrive enfin. C’est une Chrysler vert sombre. Le chauffeur baisse sa vitre.

«Où allez-vous? demande-t-elle.

—Sattal. »

Il veut dire Seattle. Drôle d’accent.

«Où habitez-vous?

—Montréal.»

Ah! Un Québécois, sans doute. Mais il y a quelque chose de bizarre. L’homme semble agité et il se met à chercher quelque chose à tâtons sur son tableau de bord. Diana Dean en devient nerveuse, elle aussi. Elle lui tend un formulaire de déclaration à remplir pour lui occuper les mains. Sa signature ? Benni Noris. A présent, elle lui ordonne d’actionner l’ouverture du coffre et de descendre de la voiture. Entre-temps, trois collègues – Mark Johnson, Mike Chapman et Dan Clem – viennent lui prêter main-forte. Johnson fait venir le conducteur à côté de la voiture pour le fouiller ; Clem et Chapman soulèvent le couvercle du logement de la roue de secours. Des sacs-poubelles remplis de poudre blanche.

C’est sûrement de la drogue. Diana Dean se retourne pour téléphoner au capitaine du port, mais elle est interrompue par des hurlements. L’homme a échappé à la poigne de Johnson et s’enfuit à toutes jambes. Après un instant de stupéfaction, Johnson et Chapman s’élancent à ses trousses. Quelques rues plus loin, le fugitif disparaît comme par enchantement au détour d’un immeuble. Mais Chapman voit quelque chose bouger sous une camionnette. Il dégaine son pistolet et ordonne à l’homme de sortir de sa cachette, mains en l’air. Noris émerge d’un bond, fonce sur une voiture arrêtée au feu rouge et s’acharne sur la portière. Terrifié, le chauffeur démarre en trombe, et le fuyard perd l’équilibre. Chapman se précipite, le plaque au sol et le maintient fermement jusqu’à ce que Johnson lui passe les menottes.

Ils le ramènent dans la cabine des Douanes, où Diana Dean les attend. Le regard qu’il lui lance la fait frémir. Ses yeux sont morts, se dit-elle. Ils n’ont pas une étincelle de lumière. Elle ne l’apprendra que plusieurs jours plus tard : ce Benni Noris s’appelle en fait Ahmed Ressam.


C’est avec un hochement de tête que le juge Bruguière apprend l’arrestation de Ressam. Sans la vigilance d’une inspectrice des Douanes, des centaines d’Américains seraient peut-être morts à l’heure qu’il est… Il appelle un de ses contacts au département de la Justice, à Washington, et lui expose les grandes lignes de ce qu’il sait du suspect.

Les Américains ne tardent pas à se rendre compte de la richesse des informations amassées par le Français. Celui-ci propose de leur adresser quelques-uns des dossiers réunis en cinq ans d’enquêtes. Les autorités américaines, il en a bien conscience, vivent sous une épée de Damoclès : ils ignorent les relations d’Ahmed Ressam avec Al Qaïda et ne disposent que de peu d’éléments, à part les explosifs découverts dans sa voiture. Mais Bruguière est certain d’avoir de quoi mettre Ressam sous les verrous pour le restant de ses jours. L’agenda saisi à Montréal, que ses experts ont en mains, prouve ses contacts avec le réseau mondial d’Al Qaïda. Il contient même une liste des composants achetés pour fabriquer la bombe, sans parler de l’empreinte digitale de Ressam relevée sur une de ses pages. Le magistrat l’envoie à Washington.

Là-bas, le FBI confirme l’authenticité de l’empreinte, ce qui contribuera à persuader un jury de condamner Ressam pour préparation d’attentat, infraction aux lois sur l’immigration, transport d’explosifs et contrebande. Et comme la perspective de la réclusion à perpétuité ne l’enchante guère, Ressam acceptera de témoigner à charge contre Ben Laden et le réseau Al Qaïda.


La condamnation de Ressam a été prononcée en avril 2001. Mais le juge Bruguière n’y voit qu’une bataille gagnée dans une guerre beaucoup plus importante. Le reste du monde ne tardera pas à s’en rendre compte.

Le 11 septembre, après l’effondrement des deux tours du World Trade Center, le magistrat reçoit un coup de téléphone à son bureau. Un collaborateur de John Ashcroft, le secrétaire américain de la Justice, est au bout du fil. Jean-Louis Bruguière peut-il apporter sa collaboration ? Bien sûr.

Dès la reprise du trafic aérien, le juge prend l’avion pour Washington. Etant l’une des rares personnes à percevoir le réseau Ben Laden dans toute son ampleur, il devient de facto un mentor des autorités judiciaires américaines. Il n’existe pratiquement pas d’opération terroriste à propos de laquelle il n’ait rien dans ses dossiers, ni de détenu dont il ne puisse confirmer ou démentir les relations avec le réseau.

Au cours des semaines suivant les attentats de New York et de Washington, les informations communiquées par le juge Bruguière aident les autorités françaises, allemandes et espagnoles à arrêter toute une série de membres présumés d’Al Qaïda. A la mi-décembre, le Français Zacarias Moussaoui, musulman d’origine marocaine, est inculpé par la justice américaine de participation aux événements du 11 septembre. Grâce aux dossiers de Bruguière, l’acte d’accusation reconstitue son périple d’Afghanistan en Amérique, via l’Angleterre et le Pakistan.

Peu avant Noël, un musulman britannique nommé Richard Reid est arrêté aux Etats-Unis : il a tenté de mettre le feu à des explosifs dissimulés dans ses chaussures au cours d’un vol Paris-Miami.

Les enquêteurs établiront qu’il a beaucoup voyagé entre l’Angleterre, la France, la Belgique, l’Afghanistan et Israël.


Jean-louis bruguière continue, jour après jour, d’assembler les pièces du puzzle. Au fil du temps, le juge d’instruction s’est mué en professeur pour enseigner à l’Amérique et à l’Occident tout ce qu’il a appris. Assis à son bureau, sous les volutes bleuâtres dégagées par sa pipe, il a un sourire amer lorsqu’on le prie d’évoquer son avenir : il aura, dit-il, encore longtemps fort à faire.

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